L’avenir politique au Mali : Ni recommencement, ni renoncement

Plus attentifs, plus réactifs, plus vigilants. Voilà ce que nous imposent d’être les événements du 20 novembre. « Il n’est nul besoin d’aimer le monde qui vient pour le voir venir ». Cette vérité proposée par l’écrivain Chateaubriand n’est guère discutable. Par contre, elle s’assimile difficilement. Le plus souvent, son acceptation se fait par paliers successifs, partant du rejet instinctif pour s’achever sur l’indispensable adaptation.

L’aptitude au changement des individus, comme des communautés, s’exprime donc de manière laborieuse quand il s’agit de faire face à une situation exceptionnelle. Mais il n’y a rien d’étonnant en cela. En effet, nul ne se résout à procéder de gaieté de coeur à de profonds bouleversements dans son mode de vie, dans ses convictions et dans sa vision sur le monde. Nul ne se résigne sans déchirement à restreindre son espace de liberté personnelle et à élargir la part que prendra l’application du principe de précaution dans son comportement de tous les jours.

C’est en raison de ces résistances logiques que la réaction du monde à la montée du terrorisme n’a jamais revêtu un caractère universel, que la vigilance ne s’est manifestée que par éclipses et que la solidarité face aux ravages du fléau est restée trop souvent localisée. Cela en dépit des multiples mises en garde répétées dans les enceintes internationales.

Faudrait-il rappeler à ceux qui se laissent aujourd’hui emporter par la vague de l’émotion planétaire que les attentats du 11 septembre 2001 avaient déclenché une onde de choc internationale quasi similaire à celle provoquée par les récents événements de Paris ; qu’ils avaient mis en route dans le monde occidental une alerte générale et inspiré des décisions relevant parfois de la pure paranoïa ; qu’ils avaient fait de l’insécurité la sensation la plus partagée sur notre globe ; qu’ils avaient donné naissance à la fameuse phrase « Nous sommes tous des Américains », donnée comme titre à son éditorial par le patron du journal « Le Monde », Jean-Marie Colombani et, depuis, adaptée à chaque mouvement de solidarité d’ampleur exceptionnelle ?

Faut-il aussi rappeler que certaines des solutions actuellement préconisées avaient été expérimentées par le passé ? La guerre lancée en Afghanistan par la coalition mondiale était supposée écraser Al Qaïda dans son fief identifié et libérer le monde de la hantise des attaques kamikazes. Mais la tactique du « morte la bête, mort le venin » n’a jamais pu être réalisée, malgré l’ampleur des moyens utilisés. Le terrorisme a continué à prospérer sur le terreau des erreurs commises en Afghanistan, puis en Irak. Il s’est insinué par les nombreuses failles laissées dans le dispositif mis en place pour le contenir. Et il se sent maintenant suffisamment organisé pour rééditer des opérations du type et du retentissement de celles perpétrées il y a vingt-quatre ans.

PAS DE SOUMISSION À LA FATALITÉ. L’Etat islamique a-t-il commis une erreur stratégique en allant aussi loin qu’il l’a fait en frappant la France et la Russie ? A-t-il sous-estimé la vigueur des représailles militaires qui pourraient notamment le priver des ressources tirées de la vente de « son » pétrole ? Ces interrogations ont leur sens, mais les réponses qui y seront données dans le proche avenir ne prendront pas en compte toutes les dimensions du péril. L’histoire récente démontre, en effet, l’impact limité des frappes aériennes et mêmes des interventions au sol. Par opposition, elle met en relief le rôle d’armes fatales que jouent les agresseurs infiltrés et surtout l’attractivité qu’ont su développer les recruteurs auprès de certaines couches sociales des pays par eux visés. Si on prend en compte ces caractéristiques partagées, ce qui se passe au Mali n’est pas fondamentalement différent de ce qui s’est déroulé en France, ni de ce qui tourmente le Cameroun, le Niger, le Nigéria et le Tchad.

Dans la réponse à donner aux entreprises extrémistes, il y aura toujours un volet « affrontement armé et traque militaire » qu’il faudra accepter par nécessité de sécurité autant que par impératif politique. Mais tout comme 24 ans auparavant, le principal défi restera celui de la prévention et du renseignement. Et tout comme 24 ans auparavant, ce défi reste le plus complexe à relever. L’intensification des attentats suicides au Cameroun, au Niger, au Nigéria et au Tchad indique bien que l’ennemi renoue immédiatement avec les formes les plus meurtrières de la guerre asymétrique dès lors qu’il perd les positions territoriales qu’il pensait définitivement acquises.

Le montage rudimentaire des opérations suicides basées sur le sacrifice d’un nombre réduit de kamikazes rend celles-ci extrêmement difficiles à prévoir et quasi impossibles à empêcher, une fois le mécanisme infernal enclenché. Il faut donc à nos compatriotes s’accoutumer à l’idée que la tragédie de vendredi dernier peut se répéter.

Mais l’acceptation de réalités nouvelles n’est pas synonyme de soumission à la fatalité. C’est pourquoi, il est indispensable de faire le bilan de nos acquis et de nos interrogations dans un combat qui est passé à une phase supérieure. Sur les réseaux sociaux, nos compatriotes dans leur large majorité avaient exprimé un agacement perceptible à l’égard de certains commentaires de la presse internationale qui laissaient penser que notre pays n’avait rien entrepris, ni rien appris depuis les attentats de La Terrasse et de Sévaré. La première attaque citée représentait notre baptême du feu en matière d’attentat. Nos lacunes étaient donc ressorties de manière assez nette aussi bien dans la faiblesse de la protection des lieux (très prisés par les expatriés de Bamako) que dans la reconstitution exacte des événements. Ce qui n’avait pas empêché les services maliens de repérer assez vite l’un des exécutants, Mohamed Mounirou Cissé, sans toutefois réussir à le prendre vivant et d’appréhender trois complices du tireur.

Sévaré reste pour nous un cas dominé par une certaine confusion. Le scénario, autant qu’il est possible de le reconstituer, ressemble à celui d’une tentative de prise d’otages maladroitement menée par un commando inexpérimenté et qui aurait mal tourné. Les agresseurs se sont retrouvés piégés à l’intérieur de l’hôtel sans même pouvoir retenir en boucliers humains la poignée d’occupants qui s’y trouvaient. Dans le tourbillon des péripéties, on peut relever une tentative de neutralisation des terroristes avec l’implication des FAMAs avant l’arrivée du Peloton d’intervention de la gendarmerie nationale (PIGN), une réticence à la collaboration de la part de la MINUSMA et une prise de distance (logique) des éléments de Barkhane.

RAPIDEMENT ET RAISONNABLEMENT. Par rapport aux deux épisodes précédemment évoqués, les opérations lancées par le PIGN vendredi passé se caractérisent par une plus grande réactivité face à l’événement et une maîtrise des choix faits aussi bien dans l’évacuation des clients de l’hôtel que dans l’organisation de l’assaut final. Les témoignages des rescapés de la prise d’otages sont d’ailleurs unanimes sur le professionnalisme des forces de sécurité et l’image très forte du gendarme portant à califourchon un otage pour le sortir de l’hôtel illustre à elle seule la distance franchie par les services maliens de sécurité depuis mars dernier en termes d’organisation et d’état d’esprit.

Deuxième progrès indiscutable accompli, celui constaté dans la gestion de la communication. Nos lecteurs s’en souviennent sans doute. Aucune reconstitution cohérente n’avait été livrée à nos compatriotes sur les événements de Sévaré. La synthèse sommaire proposée à la fin des événements avait laissé prospérer les versions contradictoires concernant le moment d’arrivée des terroristes, le plan initial de ceux-ci (certains leur prêtaient le projet absurde d’attaquer la base de Sévaré avant de se déporter vers l’hôtel) et sur les raisons de l’assaut tenté contre l’hôtel avant l’arrivée du peloton d’intervention. Vendredi dernier, les autorités ont fait le choix de la de clarté à donner aux événements. Il est vrai que dans les affaires de terrorisme, savoir donner à temps une information forcément limitée, mais crédible relève d’un art difficile. Cependant, mieux vaut s’y essayer que d’avoir à assumer tous les dégâts causés par un black out maladroit qui ouvrirait le champ à la rumeur et aux interprétations fantaisistes.

Le ministre de la Sécurité et de la Protection civile a su trouver à la fois le bon tempo et la juste tonalité pour restituer les principales étapes de l’opération. Le bénéfice premier tiré de cette attitude est tout à fait évident. L’opinion nationale a été rapidement et raisonnablement édifiée sur l’extrême délicatesse de la situation, la détermination des agresseurs, l’importance des premiers résultats (les évacuations des occupants) et la complexité de l’assaut final. Cette mise en lumière des faits est certainement pour beaucoup dans le jugement globalement élogieux que nos compatriotes ont porté sur les forces spéciales maliennes.

Autre élément positif à relever concernant l’intervention au Radisson Blu, l’innovation enregistrée dans le traitement d’une prise d’otages. A notre connaissance, c’est sans doute la première fois que des éléments de forces spéciales venant de trois pays différents et d’une mission onusienne unissaient leur expertise dans la neutralisation de terroristes. La collaboration s’est, en outre, faite en parfaite intelligence. Il faut espérer que l’image très positive qui en est sortie incitera nos partenaires à apporter aux forces de sécurité maliennes des appuis supplémentaires en formation et en équipement. Car la menace est partie pour s’intensifier et se complexifier.

Ce bref relevé des acquis fait, il reste à aborder deux questions incontournables. La première alimentera inévitablement les débats dans les semaines à venir : la prise d’otages était-elle évitable ? A notre avis, elle l’aurait été très difficilement face à un ennemi déterminé et qui envoie ses exécutants à la mort. La nécessité de renforcer le renseignement revient en litanie, et à juste titre, depuis vendredi dernier. Mais ce renseignement ne constitue pas en lui-même la panacée pour prévenir de manière absolument efficace les attaques terroristes.

LA MIGRATION DES ESPRITS. L’illustration en est donnée par la situation qui prévalait jusqu’à hier à Bruxelles. Les autorités belges avaient reçu des informations précises sur les projets des extrémistes. Mais se trouvant dans l’impossibilité de neutraliser les éventuels kamikazes, elles ont été contraintes à la précaution extrême et à la prise d’une mesure inédite depuis la deuxième Guerre mondiale. Elles ont été obligées de maintenir le niveau maximal d’alerte (celui qui est instauré en cas de menace sérieuse et imminente) pendant trois jours et de paralyser pratiquement toute activité dans la ville. L’exemple belge démontre donc toute la difficulté à déjouer une opération extrémiste, même lorsque le renseignement vous a mis en alerte.

La deuxième question concerne l’avenir du processus mis en route par l’Accord pour la paix et la réconciliation. Ce processus ne devrait pas connaître des difficultés supplémentaires de mise en œuvre, puisque les groupes terroristes ne figurent pas parmi les parties signataires et sont désignés par le document comme des ennemis à combattre et à neutraliser. Le constat a été fait, ces dernières semaines, d’une notable réduction des tensions dans le Nord du pays et d’un vrai rapprochement entre la Plateforme et la Coordination. Aujourd’hui, le point le plus important à établir est de savoir ce que les différents mouvements politico-militaires apporteront à la lutte anti-terroriste. Eux qui disposent d’une irremplaçable connaissance du terrain sur lequel se meuvent les éléments d’AQMI, des Mourabitounes et d’Ansar Dine. Eux qui connaissent aussi l’entrelacement des intérêts entre les groupes terroristes et les filières du crime organisé. Eux qui ont vu à un moment ou à un autre passer dans leurs rangs des hommes qui se trouvent aujourd’hui de l’autre côté de la barrière.

Ainsi que le soulignaient les présidents Sall et Keïta, le monde qui vient nous impose de nouvelles postures dans nos vécus nationaux. Il nous oblige à être plus attentifs dans la détection de tout ce qui peut favoriser la migration des esprits vers le radicalisme. Il nous impose de nous montrer plus réactifs face aux indices de comportements extrémistes. Il ne nous laisse d’autre choix que celui de la vigilance au quotidien pour que l’endormissement ne nous amène pas de nouveaux traumatismes. Il nous propose de faire nôtre la devise « ni recommencement, ni renoncement ».

Ni recommencement, parce que si nous ne pouvons pas nous mettre entièrement à l’abri de futures épreuves, nous devons éviter que celles-ci ne découlent de la répétition d’erreurs anciennes. C’est pourquoi, il faut saluer sans réserve les progrès déjà accomplis par les forces d’intervention et persévérer à affiner nos méthodes d’endiguement du terrorisme.

Ni renoncement, car nous ne pouvons donner prise au découragement devant la succession d’obstacles qui se dressent sur le chemin du redressement et qui ébranlent un pays déjà fragile. Nous ressentirons certainement dans le proche avenir le contrecoup de l’opération qui a frappé l’hôtel le mieux sécurisé de Bamako. A l’instar des touristes qui se déroutent de Paris, des partenaires se donneront un temps d’évaluation de la situation avant de reprendre le chemin de Bamako. En ces difficiles circonstances, accepter ce que l’on ne peut pour le moment changer relève du réalisme. Il faut surtout éviter de laisser glisser celui-ci vers la résignation.

G. DRABO

Source: Essor

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